12 juillet 2005

L'homo academicus est il un con ?

Qui a, plus ou moins récemment, traversé le système universitaire belge aura certainement entendu, de la bouche de nombre de ses professeurs, une phrase du style : «Regardez donc autour de vous ; des quatre personnes assises autour de vous et de vous-même, une seule se retrouvera l'année prochaine derrière les pupitres de l'année supérieure ».
Hum Voilà de quoi encourager les jeunes recrues fraîchement parachutées dans le monde universitaire !
S'il est vrai que l'on constate un taux de réussite en première année dans les universités belges qui oscille aux alentours des vingt pourcents pour beaucoup de cours (la moyenne tous cours confondus tournerait autour des 45%), ce commentaire, surtout venant d'un membre a priori de l'élite culturelle du pays, n'en est pas moins ridicule.
Un prof de stats avait l'habitude d'ajouter « statistiquement » à son petit discours de début d'année. Même « statistiquement » l'affirmation susdite ne tient pas debout : le professeur ne s'adresse jamais qu'au sous-ensemble étudiants-présents-à-ce-cours-là, c'est-à-dire, si l'on en croit les chiffres d'absentéisme, à un échantillon relativement restreint ; qui plus est à un échantillon qui par sa présence au cours à tendance, « statistiquement », à afficher de meilleurs résultats. Les statistiques de réussite, est-il nécessaire de le préciser, prennent évidemment en compte l'ensemble de la population estudiantine.
Ceci étant, ce n'est pas en ce qu'elle est statistiquement incohérente que cette affirmation pompeuse et décourageante me dérange. Non. Elle est néfaste en ce qu'elle ramène la statistique à l'individu : on ne parle plus de l'entité quelque peu abstraite qu'est la population estudiantine dans son ensemble, mais on accuse un groupe de personnes de compter parmi elles quatre futurs recalés. Outre l'évidence qui dit que dans chaque groupe de cinq étudiants il n'y en pas forcément que un seul qui s'apprête à réussir son année (j'ai assez envie de citer « les cinq boutonneux du premier rang », mais bon.), on se prête à un exercice qui dans d'autres circonstances serait dangereux. Au niveau du raisonnement, on est plus très loin d'un certain maccarthisme : nous savons qu'il y a une certaine proportion de sympathisants communistes parmi nous donc tout le monde est suspect?
Si les statistiques permettent d'arriver à toutes sortes de conclusions intéressantes sur de larges échantillons de population, on ne peut que se planter lorsqu'on les applique à l'individu : on n'est égaux que devant la table de roulette !